Les derniers parisiens : filmer le quartier autrement

Les « derniers Parisiens » du titre sont des hommes, des mecs, pour la plupart d’origine maghrébine ou africaine, et qui n’ont plus guère que leurs joutes verbales pour continuer à exister : leurs combines à l’ancienne sont repoussées vers la périphérie. Une grande lame de fond sociologique et immobilière les guette.

Critique lors de la sortie en salle le 22/02/2017

Par Louis Guichard de télérama

Arriver trop tard, comme après la bataille : voilà le beau thème mélancolique paradoxalement choisi, pour leur premier long métrage, par Hamé et Ekoué, figures du groupe de rap La Rumeur. A sa sortie de prison, Nas (Reda Kateb) se prend d’intérêt pour le bar quasi désert tenu, à Pigalle, par son grand frère (Slimane Dazi). Il rêve d’un lieu pour noctambules, bondé jusqu’à l’aube, propice aux trafics lucratifs, sans comprendre que ce coin de Paris, autrefois interlope, s’est « gentrifié ». Les rois y sont désormais les grandes enseignes mondialisées, et non plus les petits ­Tony Montana de quartier.

Un peu comme Go Go Tales, d’Abel Ferrara, sur la fin du New York sulfureux et frauduleux, le film offre le portrait d’un monde en voie de liquidation, un univers fait pour la nuit, mais montré le plus souvent de jour, comme pour mieux le renvoyer à son obsolescence. Les « derniers Parisiens » du titre sont des hommes, des mecs, pour la plupart d’origine maghrébine ou africaine, et qui n’ont plus guère que leurs joutes verbales pour continuer à exister : leurs combines à l’ancienne sont repoussées vers la périphérie. Une grande lame de fond sociologique et immobilière les guette.

Ces hommes entre eux, ou renvoyés à leurs solitudes respectives, sont filmés dans une tradition naturaliste qui remonte à Pialat et passe par Kechiche. Les réalisateurs y glissent leur romanesque familial, les blessures fratricides entre le grand frère rangé des voitures et Nas, le chien fou qui n’a déjà plus l’âge de l’être. Hamé et Ekoué sont plus maladroits dès lors qu’un personnage féminin s’invite dans la dispute — l’agent de probation de Nas, joué par Mélanie Laurent. Tout à coup, leurs tablées bruyantes deviennent assommantes… Mais, au total, c’est un coup d’essai prometteur. Un film noir, sur la violence du monde, et pourtant sans crime au sens propre. Sans autre victime que des caïds amateurs, appelés à devenir des laissés-pour-compte. — L.G.

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